La grossesse n'échappe en rien au règles de bonne conduite que l'on entend régulièrement de la bouche de M. (Mme?) Toutlemonde.

Entre autres choses, tu apprends donc qu'avant trois mois, parler de sa grossesse est tabou.
Évoquer un éventuel désir d'enfant, les espoirs toussa toussa, c'est autorisé, mais si tu as le malheur de tomber enceinte, là, tu la boucles! Interdit, te dis-je, de prononcer le moindre mot en rapport avec ton futur enfant.
D'ailleurs, il ne devrait même pas être considéré comme tel. A quoi bon s'attacher à lui puisque tu as de grandes chances de le perdre? Durant tout le premier trimestre de ta grossesse, tu es donc considérée comme une future fausse-coucheuse en puissance, et hélas les chiffres sont là pour appuyer ton nouveau statut. Et que ce soit dans les mots ou les regards des gens, c'est le même plat que l'on te sert: "non mais te réjouis pas si vite cocotte, parce que si ça se trouve..."

Je me rappelle la phrase assassine d'une vieille sorcière de ma gynéco lors de ma première échographie pour mon Premier, alors que je lui expliquais, sourire jusqu'au oreilles et zyeux qui brillent, le pourquoi de ma venue: "Ohé doucement hein... On va déjà voir si ça a tenu."

Tant que l'écho de datation n'est pas étape franchie (et avec succès) tu ne dois surtout pas te considérer comme porteuse du plus joli des cadeaux que la vie puisse te faire.
Non non, même en rêve ne t'autorises surtout pas à y croire: en cas de problème, tu tomberais de trop haut.

A croire qu'en niant ton état pendant trois mois, perdre ton futur-enfant foetus (il faut dire fœtus, FOE-TUS) serait plus facile à vivre. A croire que cela ferait moins mal. Mon cul oui!

Mais tu passes tout de même trois mois terrorisée, à attendre, guetter le signe fatidique et annonciateur de la fin comme tout le monde semble vouloir la prédire.
Tu trembles à chaque passage au toilettes de peur de trouver du sang sur tes dessous, tu psychotes quant à la fermeté de tes seins "'sont pas moins durs qu'hier? 'sont plus petits non? non? et pourquoi qu'ils me font plus mal? et mon ventre là... est-ce que j'en prends au moins du ventre? et pourquoi j'ai pas de nausées aujourd'hui alors qu'hier j'en avais? et mon ventre (encore lui!) pourquoi qu'il me fait mal comme ça? et pourquoi j'ai des boutons sur la face aujourd'hui? et mes cheveux? ils devraient pas être plus beaux que ça mes cheveux?"

Tu te retrouves ainsi devant ton miroir à scruter ton ventre naissant, prête à réciter le je-vous-salue-Marie, tournée vers la Mecque en serrant dans ta main une patte de poulet.

Et le pire je crois, c'est que tu culpabilises de l'aimer ce petit haricot qui te pousse dans les entrailles. Comme si le fait de penser à lui avec un peu de tendresse allait lui porter la guigne. Comme si désobéir à la sacrosainte règle du déni de premier trimestre était signer son arrêt de mort avant même que n'ait commencé sa petite vie d'enfant.

Tu te sens infanticide, reconnue coupable d'aimer ton haricot.